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janvier 1994
– “Les capteurs de lumière”,
Exposition à la galerie du 16
e
à Paris. Pêché
d’orgueil, je me suis laissé embarquer par
l’enthousiasme de mon entourage. J’aurais dû m’en
tenir à ces conclusions de Dada dans le second
Manifeste du Surréalisme :
l’approbation du public
est à fuir par-dessus tout. Il faut absolument
empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la
confusion !
Je tiens la galerie, je n’ai jamais vu ce public
d’aussi près, ni aussi longtemps. Je prends
conscience de l’effet pervers de la suralimentation
du cerveau. Il y a trop de tout et pas assez de
rien. Personne n’a rien vu !* Je me suis acharné à
vaincre des moulins à vent. La force du vent m’a
plaqué à leurs ailes.
* Le critique d’art qui fera un article dans “l
es cahiers de la
peinture
” (n° 298 avril 1994) citera Duchamp, Klee, Dubuffet,
Fontana… Il n’a rien vu, personne ne voit.
février 1994
– C’est drôle, une porte grince,
Angèle dit : elle s’ouvre. Au même instant j’affirme
“elle se ferme”. Nous en sommes restés là.
Plus on réduit mon espace, plus j’en découvre les
recoins. Je suis ici, par la force des choses, mais
je ne suis pas dupe. Je suis bien quand je dors.
J’aspire au néant, je n’ai pas demandé à vivre. J’ai
peur de souffrir au moment de mourir. Comme ma
mère. Ce futur conditionne mon présent.
Il n’y a pas de complot, nous faisons tout de notre
plein gré ! “Nous tous” sommes consentants !
“je sens que je suis libre,
je sais que je ne le suis pas”
Cioran
mars 1994
– Dans le prolongement de ce
que nous avions fait avec Serge en 1991, nous
enregistrons quelques conversations à bâtons
rompus… J’aime ces échanges car parfois en
parlant, j’entrevois une lumière : j
e pense cela ! et
je ne le savais pas ?
Je me repasse souvent celle-ci :
P – Nous sommes enfermés dans la lumière. Que
voit-on “dehors”, de l’autre côté du jour ?
S – Les astrophysiciens, je cite Hubert Reeves et
Trinh Xuan Thuan, disent qu’on aperçoit d’abord
les superamas de galaxies de centaines de millions
d’années-lumière, puis les amas dix fois plus
petits, puis les groupes de galaxies vingt fois plus
petits, puis les galaxies – dont notre voie lactée
(2000 fois plus petits), puis les étoiles (dont le
soleil, 1000 fois plus petits), puis notre terre (1000
fois plus petite), havre de paix dans l’immensité
cosmique qui tourne à 30 km/s autour du soleil
qui tourne à 230 km/s autour du centre de la voie
lactée qui tombe vers la galaxie Andromède à
100 km/s, qui se précipite à 45 km/s vers le centre
du groupe local qui se déplace à 600 km/s vers
l’amas de la vierge et du superamas de l’hydre et
du centaure, ce dernier tombant à son tour vers le
grand attracteur dont la masse équivaut à celle de
dizaines de milliers de galaxies…
P – Arrête, j’ai le vertige !
S – Dans le même esprit, pour finir, juste une
citation de Nicolas de Staël :
On voit la pensée à
l’œuvre. Eponge d’abord, puis pléthorique, puis
épurée, elle-même, virtuose de l’expression… et
puis voulant toujours se renouveler, elle cherche
d’autres voies, se charge, mue, explore, mais n’est
plus elle-même, seulement un mouvement hors de
soi.
P – Arrête, arrête, j’ai le vertige !
15 avril 1994
– Je suis officiellement à la
retraite. En fait de «
jubilación
», je tourne en rond
autour de moi-même, le cerveau désœuvré. Je
dessine, m’abandonnant au mouvement du crayon,
sans savoir où il va, comme un nuage au vent.
Qui sait entendre le temps glisser sur la soie du
ciel? Qui sait voir le semblable sous l’écorce des
corps? Qui se souviendra de nos efforts, quand
nous ne serons plus qu’une vague photo dans les
albums de nos petits-enfants ?
Finissons-en avec la beauté (finissons en beauté ?)
“Arrête, arrête, j’ai le vertige !”




