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la matrice mère (1.0)
H/L: 97/130 - 1989
“L’art est mort, mais il est sauvé par le geste”
, disait Luciano Fontana. Ce jour-là, je transcris d’une traite, à l’encre
violette, un grand format 40F, saisissant au vol ces figures qui accourent d’elles-mêmes par dizaines. Carrées,
rectangulaires, ovales, difformes, mêlées, emmêlées, compactées, enlacées, emboîtées ; des milliers de traits,
comme autant de signes ancestraux. Chaque geste est ciselé avec une telle maîtrise que pas un instant je ne doute
de la force qui guide ma main. Une transe ! Un débordement inouï. Plusieurs heures durant, jaillissent du fond de
moi, des stries, des rayures, des hachures, des pointillés, une structure barbelée, illuminée de l’intérieur… Puis
vient un ovule, un embryon, un fœtus, une ecchymose mauve au centre d’une fulgurance blanche comme une
naissance en cours… Je ne peins plus comme avant, appliqué, technique, mais quasiment à l’aveugle. Je ne juge pas
de l’effet, je laisse s’exprimer mes pulsions, sans les contrôler… Parfois, un répit, une plage.
Je flotte
à l’intérieur
de mes sensations, je me laisse décanter. Et à nouveau l’onde me traverse ; à nouveau un point de contact. J’avance,
je raye, je tourne, je griffe. Je veux rester ancré, enraciné dans ces gestes primitifs, rester dans la fraîcheur des
élans. Pas de technique (un minimum), ne pas s’adosser aux virtuosités, au machinal. Je veux rester maître de mes
impuissances. Comme mon maître de Lascaux, je veux rester le peintre le plus attardé de la terre. Le geste est
un puissant révélateur. Le corps, la main, seuls, en action, en intention, à la fois habiles et tâtonnants. Dessin et
dessein, le geste saisi l’immatérialité dans le néant et la porte à la vie, la met en lumière. Ce type de geste s’attend,
s’accueille sans combat. Ce geste fait advenir.
Puis à nouveau tout se bouscule, veut accéder à la couleur. J’empile, je compresse le trop-plein. C’est comme un
torrent de montagne. Je m’arrête, par obligation, parce qu’il y a des bords ! Mais cette effusion ne s’achèvera pas
ici ; elle donne à imaginer tout ce qui est par-delà le cadre, ce qu’on ne voit pas. Cette œuvre contiendra toutes
celles à venir, je le sens. Je l’ai baptisé “matrice/mère 1.0” comme en prévision de tous ses enfantements futurs, de
ses métamorphoses.




