Previous Page  47 / 79 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 47 / 79 Next Page
Page Background

– 111 –

s

(pages suivantes)

la matrice mère (1.0)

H/L: 97/130 - 1989

“L’art est mort, mais il est sauvé par le geste”

, disait Luciano Fontana. Ce jour-là, je transcris d’une traite, à l’encre

violette, un grand format 40F, saisissant au vol ces figures qui accourent d’elles-mêmes par dizaines. Carrées,

rectangulaires, ovales, difformes, mêlées, emmêlées, compactées, enlacées, emboîtées ; des milliers de traits,

comme autant de signes ancestraux. Chaque geste est ciselé avec une telle maîtrise que pas un instant je ne doute

de la force qui guide ma main. Une transe ! Un débordement inouï. Plusieurs heures durant, jaillissent du fond de

moi, des stries, des rayures, des hachures, des pointillés, une structure barbelée, illuminée de l’intérieur… Puis

vient un ovule, un embryon, un fœtus, une ecchymose mauve au centre d’une fulgurance blanche comme une

naissance en cours… Je ne peins plus comme avant, appliqué, technique, mais quasiment à l’aveugle. Je ne juge pas

de l’effet, je laisse s’exprimer mes pulsions, sans les contrôler… Parfois, un répit, une plage.

Je flotte

à l’intérieur

de mes sensations, je me laisse décanter. Et à nouveau l’onde me traverse ; à nouveau un point de contact. J’avance,

je raye, je tourne, je griffe. Je veux rester ancré, enraciné dans ces gestes primitifs, rester dans la fraîcheur des

élans. Pas de technique (un minimum), ne pas s’adosser aux virtuosités, au machinal. Je veux rester maître de mes

impuissances. Comme mon maître de Lascaux, je veux rester le peintre le plus attardé de la terre. Le geste est

un puissant révélateur. Le corps, la main, seuls, en action, en intention, à la fois habiles et tâtonnants. Dessin et

dessein, le geste saisi l’immatérialité dans le néant et la porte à la vie, la met en lumière. Ce type de geste s’attend,

s’accueille sans combat. Ce geste fait advenir.

Puis à nouveau tout se bouscule, veut accéder à la couleur. J’empile, je compresse le trop-plein. C’est comme un

torrent de montagne. Je m’arrête, par obligation, parce qu’il y a des bords ! Mais cette effusion ne s’achèvera pas

ici ; elle donne à imaginer tout ce qui est par-delà le cadre, ce qu’on ne voit pas. Cette œuvre contiendra toutes

celles à venir, je le sens. Je l’ai baptisé “matrice/mère 1.0” comme en prévision de tous ses enfantements futurs, de

ses métamorphoses.