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l’enlèvement de la mariée – 1984
(détail)
j’ai vu
J’ai vu ma mère en transe, parler d’une voix douce que je ne lui
connaissais pas à des esprits de passage – J’ai vu Picasso peindre dans
l’espace, face à la caméra et disparaître derrière sa peinture ! – J’ai vu
la peinture inversée dans cette plaque transparente, belle comme une
étendue liquide où je me reflète, où je réfléchis le monde, où, comme
“Dali enfant soulevant la peau de la mer pour regarder un chien”, j’ai vu
la limpidité de l’être – J’y ai vu le point de renversement de l’art, tout
est à revoir – J’ai vu des glacis si purs, des couleurs si puissantes que
même le réel ne leur arrivait pas à la cheville – J’ai vu tant de tableaux
merveilleux, juste au fond de mes yeux – J’ai vu mon visage dans le
miroir de l’ascenseur (c’est donc “ça”, moi pour les autres ?) – J’ai
vu un nombre impressionnant d’autres visages, faits d’un nez, d’une
bouche, deux yeux, un menton et aucun ne ressembler à l’autre – J’ai vu
l’enlèvement de la mariée – J’ai vu qu’il n’y a rien, aucune vérité, juste
des circonstances – J’ai vu un duro, une pièce de 5 pesetas, ne tomber
ni sur pile ni sur face, mais sur la tranche ! Je l’aurais parié ! – J’ai vu
que tout est semblable : l’humain, l’œil bleu, l’acuité de l’aigle, l’angle
droit, la méduse rose, le rire, le silence des étoiles, le temps… J’ai vu
ma propre ignorance – J’ai vu la vie :
ça passe très vite, on ne se rend
compte de rien et c’est déjà fini
– J’ai vu que la puissance est notre
perte – J’ai vu la Méditerranée faire une dalle de métal lisse où le soleil
rebondissait comme un ballon d’enfant – J’ai vu des hommes se cacher
les yeux et proclamer, il fait nuit noire – J’ai vu, très clairement : quelque
chose en moi pense mieux que moi…
autoportrait
j’aime
j’ai vu
g
j’aimerais
j’ai peint
je me souviens
j’ai appris
j’ai fait




